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MIKHAIL LARIONOV

La voie vers l'abstraction

Une histoire
censurée

Suite : Un art prohibé »

Au milieu des années 80, quand j’ai pu examiner les œuvres sur papier dont il est question, la connaissance de la création de Larionov se trouvait encore dans une zone d’ombre : prohibé dans son propre pays en tant qu’émigré (« anti-soviétique ») et rejette auparavant pour des raisons esthétiques, Larionov n’y était pas étudié et encore moins exposé. Son art restait toujours rejeté dans le purgatoire de la « décadence bourgeoise » et était de ce fait combattu par les gardiens crispés du « réalisme socialiste ». Ainsi, une rétrospective de l’œuvre de Larionov programmée en 1980 par le Musée Russe de Leningrad fut réduite au dernier moment au seul accrochage, tandis que la censure interdisait la publication du catalogue.

En Europe occidentale, la modeste documentation réunie péniblement par l’artiste, se trouvait aux mains de sa veuve parisienne, dont l’attachement fervent à la mémoire du peintre n’était pas secondé de compétences réelles en histoire de l’art. Agée et malade, Alexandra Tomiline-Larionov (1900 – 1987) vivait en dehors de Paris. Installée à la fin de sa vie dans une clinique privée de Lausanne où elle avait été placée par François Daulte, son marchand suisse, Alexandra Tomiline – Larionov allait mourir le 14 septembre 1987. La date de sa mort aura, comme on va le voir, une importance non négligeable dans l’histoire qui suit.

Lettre d'Alexandra Larionov

Lettre autographe d'Alexandra Larionov

 

Aujourd’hui, on doit rappeler que lorsqu’au milieu des années 80 j’ai eu accès à une bonne partie de ce large ensemble d’œuvres sur papier, les archives soviétiques étaient encore sévèrement interdites aux chercheurs aussi bien occidentaux que russes. Étant un des premiers à y avoir accès, j’ai pu y travailler moi-même seulement à partir de la fin de l’automne 1987, et ce, avec certaines restrictions, le sujet de mes recherches ayant été limité principalement aux créations de Kazimir Malewicz et Alexandra Exter.

En raison des interdits idéologiques, les travaux des historiens d’arts russes (alors encore « soviétiques » avec toutes les réserves d’auto censure qu’implique ce terme) étaient peu nombreux dans ce domaine. Et comme ces mêmes historiens de l’art allaient l’affirmer au printemps de 1988 dans les pages du journal officiel Sovetskaja Kultura, « la faute de la méconnaissance de l’œuvre de Larionov » était en premier lieu imputable à la situation (politique) russe : pour un historien d’art soviétique, il était non seulement déconseillé socialement, et en conséquence difficile de travailler sur ce sujet, mais c’était surtout improductif, car un pareil travail n’avait aucune chance de se faire connaître et encore plus reconnaître, une publication à ce sujet étant pratiquement inconcevable, comme le fut celle du catalogue de l’exposition de 1980.

Comme j’ai pu le constater au cours de mes recherches ayant suivi la clôture de l’exposition 1987-88, le premier large groupe d’œuvres que l’on me demandait d’examiner à Paris au printemps de 1985 n’épuisait aucunement l’ensemble en question, mais la grande quantité d’œuvres que j’ai pu voir successivement, leur variété stylistique et avant tout leur très grande qualité plastique, m’ont rapidement convaincu que j’étais en présence de quelques « fond d’or » de Larionov. Les recherches que j’ai conduites tout au longs des années 1990 en Russie m’ont permis d’établir par la suite qu’il s’agissait tout simplement du meilleur de la production de l’artiste qui fut sauvé des pillages et des destructions qui à la fin de l’année 1918 et encore plus en 1919 résultèrent du désordre ayant suivi la Révolution d’Octobre. Peu après, l’accès à certaines sources privées, des discussions avec des collègues moscovites et non moins mon travail dans les Archives d’Art et de Littérature de Moscou (RGALI) m’ont permis de découvrir des informations fiables et des documents d’archives retraçant les pérégrinations de ces œuvres à partir de 1919 1 jusqu’au début des années 1980.

 

Maison de la famille Gontcharova

Maison de la famille Gontcharova

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Je fais référence à une lettre de la sœur de l’artiste – Alexandra Larionov, envoyée le 9 juillet 1919 à la Commission moscovite pour la protection des monuments et des œuvres d’art : elle faisait appel pour la protection de l’atelier de Larionov et celui de Gontcharova, menacés des pillages (archives RGALI,M- fond 680, IZO). Les effets de cette lettre sont attestés dans les carnets de Vinogradov, dont des extraits ont été publiés en 2001. Cf. bibl. Ovsjannikova 2001 (cité plus loin). Pourtant les carnets sont bien plus riches. Les péripéties de l’atelier de Larionov y figurent à plusieurs autres endroits que ceux mentionnés par Ovsjannikova et en particulier aux années 1922-1924. Malheureusement j’ai eu un accès très fragmentaire à ces carnets qui mériteraient une étude autrement plus systématique.

Facsimilé de la lettre autographe d'Alexandra Larionov [  ]

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