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MIKHAIL LARIONOV

La voie vers l'abstraction

Nicolaï Vinogradov

Nicolaï D. Vinogradov

J’ai pu ainsi apprendre à Moscou que l’existence de cet ensemble d’œuvres sur papier était connue à Moscou par les rares historiens d’art et de littérature qui, au cours des années soixante et soixante-dix se sont ’intéressés à la création de Larionov et au futurisme russe en particulier (Nikolaï Khardzhiev, Rudolf Douganov et surtout l’historien d’art Alexandre Kovalëv (1944-1992) dont les travaux allaient être publiés à titre posthume à Moscou en 20051 . Des recherches en vue de l’exposition avortée du Musée Russe de Leningrad conduisirent Alexandre Goubarev, l’un de ses organisateurs, à s’occuper de ce fond d’atelier qui avant 1980 se trouvait toujours aux mains de l’architecte Nicolaï D. Vinogradov (1885-1980). Engagé dans les actions de protection des monuments historiques et des œuvres d’art, cet ami moscovite de Mikhail Larionov sauva, au cours des années vingt, le fond de l’atelier de l’artiste de la destruction2 . Eloigné des milieux artistiques et ayant à la fin de sa vie pratiquement perdu la vue, Vinogradov, historien de l’architecture et archéologue qui n’avait jamais adhéré aux postulats de l’avant-garde moderniste et encore moins à celle « futuriste », s’était totalement désintéressé des archives de Larionov qui se trouvent en sa possession depuis plusieurs décennies, des documents, pour lui, « historiques » qu’il avait sauvés de ma destruction il y a fort longtemps et pour cette raison quelque peu oubliés…. Ses rapports avec les conservateurs du musée Maïakovski, ravivés peu avant sa mort, allaient néanmoins faire découvrir une partie des vastes archives et collections hétéroclites de documents de tout genre que Vinogradov avait su préserver de la destruction anti-moderniste3 . La suite fait partie des aléas dramatiques de l’histoire russe du vingtième siècle et, à la fin, de ceux de l’émigration, principalement juive qui s’est particulièrement accélérée à la fin des années troubles de l’époque bréjnievienne.

Lors de mes premiers contacts avec une des grandes parties de cet ensemble, je fus surtout sollicité pour certifier l’authenticité d'œuvres « rayonnistes », car, à l’époque, seule cette partie de l’œuvre de Larionov bénéficiât dans le monde occidental de quelque intérêt. On ajoutera que cet intérêt se limitait à une poignée de connaisseurs.

La méconnaissance de la création de Mikhaïl Larionov de l’époque et en particulier le mépris dans lequel on tenait la production expressionniste et futuriste russe en général était telle que je n’ai pu découvrir l’existence des extraordinaires encres de Chine expressionnistes (portraits, scènes) que plusieurs mois plus tard, ce presque par hasard, car, les considérant « sans aucun intérêt » (sous entendu commercial), le propriétaire princeps n’avait même pas pensé me les montrer

Historien de l’art intéressé à ce moment surtout par l’étude des origines de l’art abstrait, j’étais beaucoup plus attiré par les œuvres futuristes et expressionnistes car pour moi ces œuvres permettaient de comprendre la démarche de Larionov, d’accéder au principe même de son évolution picturale, donc à l’avènement du « rayonnisme », première floraison en Russie d’une peinture abstraite, issue de l’aventure impressionniste et futuriste de l’art moderne tout court.

Préoccupé avant tout par un travail de longue haleine concernant la création de Kazimir Malewicz, et tout en appréciant hautement la qualité des œuvres de Larionov, à l’époque je ne pouvais pas consacrer trop de temps à l’étude de cet ensemble d’œuvres sur papier. Cette étude aurait été d’autant plus laborieuse que l’accès aux documents personnels de l’artiste était bloqué par une veuve possessive, âgée et malade et par quelques marchands parisiens peu scrupuleux, circonstances qui n’encourageaient pas un travail exhaustif4.

 

1

A. E. Kovalëv, Mikhail Larionov v Rossii - 1881-1915 g.g. (Mikhail Larionov en Russie, les années 1881-1915) Moscou 2005, 622 pages (Éd. posthume) et 2ème partie du livre – anthologie de documents p. 323 et ss.

2

Cf. Ovsiannikova, E., « Larionov i Gontcharova. Materialy iz arhiva N. D. Vinogradova (Larionov et Gontcharova. Documents des archives de Vinogradov) in anthologie Larionov et Gontcharova. Issledovanija i publikacjj, Moscou 2001, p. 55 – 72. Dans la même publication, on trouve plusieurs lettres de Larionov, dont celle à l’académicien P. S. Kogan (le 12 février 1925) relatives aux œuvres sur papier, laissées à Moscou où le nom de Vinogradov est clairement indiqué.

3

Dans les carnets personnels de Vinogradov (coll. privée Moscou) on trouve le témoignage explicite de la dégradation dramatique de la situation socio culturelle et du danger que les rapports avec l’émigration « blanche » représentaient à ce moment pour le propriétaire de pareils archives. Les contacts avec le Musée Maïakovski avaient pour résultât l’achat par ce musée d’un grand ensemble d’affiches « Rosta » que Vinogradov avait réussi à sauvegarder. Les conditions matérielles, exceptionnelles pour son milieu et son temps et qui lui permirent de garder les œuvres sont indiquées de façon sommaire dans l’article de Ovsiannikova, op. cit.2001.

4

Ainsi, une lettre que j’envoyais quelques mois avant l’exposition de Francfort à François Daulte, le marchand attitré de la veuve de Larionov, est restée sans réponse, d’autres fournissaient à dessein des informations erronées…

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