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MIKHAIL LARIONOV

La voie vers l'abstraction

En mars 1988, l’exposition « La voie vers l’abstraction» terminait finalement son parcours au Musée d’Art et d’Histoire de Genève où elle fut accueillie par la presse locale avec les mêmes éloges que ceux de l’année précédente en Allemagne1 . Mon seul travail à l’époque fut la réalisation des accrochages.

Au début du mois d’avril 1988, quelques trois semaines après l’ouverture de l’exposition genevoise, je fus quelque peu surpris et, à dire vrai, agacé, par ce que j’ai eu tort de considérer comme une plaisanterie de mauvais goût : un appel téléphonique en début de soirée provenant d’une journaliste inconnue de Genève. Cette personne qui n’avait visiblement aucune connaissance en matière d’art et qui, me semble-t-il, ne prétendait même pas en avoir, me demandait si j’avais des commentaires à faire au sujet de l’authenticité des œuvres car : « suivant les affirmations de quelques experts désirant garder l’anonymat » (sic !), « toutes les œuvres de l’exposition seraient fausses »... Et ceci aurait été confirmé par des analyses chimiques des pigments qui seraient « postérieurs à 1941 ». J’ai eu tort de rejeter sans commentaire ces allégations, car comme j’allais l’apprendre peu de temps après, j’avais à faire face à une campagne de presse savamment orchestrée.

Conduite par des professionnels, cette campagne médiatique était lancée au même moment dans plusieurs publications suisses, à la télévision et principalement dans les pages du quotidien genevois « La Tribune de Genève »2 . Les « révélations » de « La Tribune de Genève » étaient immédiatement relayées par la presse allemande et américaine. Le professionnalisme de ce travail était attesté jusqu’au Japon : quelques semaines plus tard, le jour de mon arrivée (privée) à Tokyo, un journal local publiait en guise de bienvenue des informations concernant le « scandale Larionov ». Faut-il le rappeler, la veuve de Larionov était morte entretemps (le 14 septembre 1987), la voie d’une mise en doute de l’authenticité des œuvres se trouvait en conséquence ouverte. Comme j’allais l’apprendre quelques années plus tard, après la mort de la veuve, son domicile parisien a été « vidé » en toute impunité par François Daulte, qui fut l’instigateur principal (mais non unique) de la contestation de l’authenticité3 .
Alimenté par François Daulte, en son temps marchand attitré de la veuve du peintre, marchand suisse implanté financièrement dans la presse suisse de langue française, de même que par deux galeristes new yorkaises4 , qui comme j’allais l’apprendre par la suite avait auparavant essayé d’acheter sans succès la majorité des pastels apparus sur le marché européen, la campagne de presse se développait avec une violence propre à ce type d’entreprise ; tous les amalgames étaient utilisés, y compris ceux d’ « agent du KGB », « propriétaire occulte » , « commanditaire des œuvres » et autres dont je fus gratifié 5 . Tout au long de cette période d’attaques aussi violentes que fantaisistes, les pages de la presse restaient fermées devant moi et ce fut ainsi jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, sauf rares exceptions de « droit de réponse », résultant chaque fois de mes actions en justice6

 

1

Au début l’exposition genevoise fut reçue de façon aussi positive qu’à Francfort. Voir pour l’exemple l’article de Laurence de la Baume « Mikhail Larionov, clé de l’art moderne » dans le Journal de Genève p. 22. D’autres articles allaient paraître dans la presse francophone aussi bien que de langue allemande : cf. Ciresica Ruz, « Mikhail Larionov ou la voie vers l’abstraction » in Journal de Genève, Georges F-Gianola, « Exposition Mikhail Larionov au musée Rath » in Le messager de Thonon, 1 avril 1988 F .J. « La peinture irradiée » in Le Matin, Lausanne, 7 avril 1988 Jeanmarie Hänggi, « Héroisme et aventure dans l’art » in Le Démocrate, Delemont, lundi 11 avril 1988, p. 24, Elisabeth Dumont-Gauye « Le rayon interrompu »(Exposition Mikhail Larionov) in L’Hebdo, Lausanne, 7 avril 1988, p. 93 et Christoph Vögele, « Farbige Träume der vierten Dimension » in Neue Züricher Zeitun.

2

Cette campagne débutait dans la « Tribune de Genève » le 8 avril 1998 par l’article d’Isabel Garcia-Gill « Des faux au Musée Rath ». Elle allait se poursuivre pendant plusieurs semaines.

3

Les faits ont été reconfirmés tout récemment par les investigations menées par la police française dans un autre dossier, où le nom de François Daulte est subitement apparu. La famille moscovite de la veuve de Larionov ayant été spoliée, les descendants de Mme Tomiline–Larionov allaient initier une action en justice à Paris. Le 12 mars 1998 les héritiers russes de Mme Tomiline-Larionov déposent au Tribunal de grande Instance de Paris une première plainte pénale « contre x » pour « abus de confiance et escroquerie » (détournement d'héritage). F. Daulte y occupe une place de choix .cf. François Duret-Robert « Les mystères de la successions Larionov », Le Figaro du 12 juillet 2002, p. 22 et « My rabotali, chtob’ ostavit’ vsë rodine » (Nous avons travaillé pour laisser tout à la patrie) in Moskovskie Novosti (Les Nouvelles de Moscou), n° 43 , Moscou le 27 octobre 1996, p. 20 (l’article est consacré au détournement de l’héritage).
Les recherches à ce sujet allaient apporter de bien surprenantes révélations. Voir aussi – « The Strange, Illegal Journey of the Larionov-Goncharova Archive » in Artnews, New York, March 1997, p. 80 - 85 et « Kirienko a donné 600 000 dollars aux avocats français pour des archives léguées à la Russie » par E.Vichniakova (en russe) in Kommersant Daily, Moscou du 22 juillet 1998, p. 10. L'article s'appuie sur une interview de l'avocat des héritiers de la veuve de Larionov. Il pose de nombreuses questions relatives au détournement de l'héritage Larionov et met ouvertement en cause l'action de F. Daulte. Plusieurs autres quotidiens russes allaient reprendre cet article en juillet 1998.

4

Cf. Ingrid Hutton, lettre à Isabel Garcia-Gill, journaliste de la « Tribune de Genève », datée du 5 avril 1989 et publiée dans ce journal. Le même journal citait aussi la galeriste Rachel Adler. D’autres acteurs du marché travaillant avec Daulte étaient également actifs, mais se tenaient prudemment dans l’ombre (voir le début de la note). Une seule historienne d’art franco-américaine se fit prendre au mythe des « faux pigments » et fit des déclarations à l’appui de la thèse de la journaliste genevoise.

5

Voir l’interview de F. Daulte au journal L'Hebdo, Lausanne : « L'affaire Larionov, le panier de crabes » par Elizabeth Dumont-Gauye le 28 avril 1988, de même que l’article de « synthèse » de la Tribune de Genève, 30 avril 1988, dont une partie fut reprise par le mensuel allemand Art, Hamburg, juillet 1988, p. 12-13.

6

Seuls deux articles allaient se détacher du troupeau médiatique. L’article de Faber-Castel « Fälschungen » : « Lynchjustiz in Sachen Kunst ? » in Finanz und Wirtschaft, Zurich du 14 mars1990 fut le seul article positif de cette période(1988) et qui osa se démarquer de la tendance aveuglement accusatrice. Dans un article dont le titre est à lui seul éloquent, le critique d'art zurichois tirait des conclusions nuancées des différents arguments chimiques.
En 1995, Pijac, journaliste d’investigation réputé, publia le premier article objectif où il présentait à égalité les arguments des deux parties : F. Daulte et moi-même. Cf. « L'affaire Larionov rebondit : on devait enfin savoir la vérité », in 24 heures, Lausanne du 20/12/1995, p. 47. Suite à cette publication, Daulte devait se retirer totalement des actions médiatiques et juridiques engagées à Genève.

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